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Vuelta, le Retour

 
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Imriel
Humain

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MessagePosté le: Sam 15 Mai - 23:12 (2010)    Sujet du message: Vuelta, le Retour Répondre en citant

La cité était sinistre. Une brume vicieuse répandait son fluide gris et insaisissable à travers les ruelles noires de nuit, gelée et humide, glaçant jusqu'aux os les quelques tardifs encore dehors. Les pavés givrés glissaient sous les bottes, les bruits de pas s'éclataient en échos saccadés qui couraient sur les murs froids comme de petits rongeurs galopant dans l'obscurité complice. La cité d'Heditia n'avait pas encore accueilli le printemps dans l'enceinte de ses remparts. C'était la cité humaine la plus au Nord de la côte. Cela la mettait en retard d'ailleurs sur beaucoup d'autres plans que la météo. Au niveau des cargaisons et des approvisionnements aussi, la distance et le froid posaient problème. Mais la puissance marchande du Néar parvenait toujours à surmonter ces obstacles. En revanche, rien ne venait à bout de la météo.

Heditia était une cité de pierre sombre, aux remparts épais. Bien qu'en paix depuis belle lurette, elle avait gardé cet aspect menaçant et peu engageant des villes fortifiées qui veillent sur les frontières, cet aura entre gris et noir, toujours accompagné d'une auréole brumeuse, fumeuse comme une Lune empêtrée de nuages sombres sur un ciel noir. Pourtant, même si elle était un peu terne, Heditia était une ville marchande active, vivante, et en pleine course à l'expansion, pour ne pas se laisser distancer par ses consoeurs de la côte Est de Dolrim, moins désavantagées, malgré un enclavement montagneux réel pour elles aussi. Cela faisait maintenant des siècles que les cités portuaires se développaient sur cette côté, faisant fleurir le commerce, neutres et arborant presque toutes la bannière rassurante du Néar. Même en ces temps troublés où la guerre grondait, dangereusement proche, balayait les derniers obstacles obstruant sa route, les Cités de l'Est continuaient leur sempiternel flux de marchandises, d'hommes, et autres créatures de toutes sortes.

Mais pour l'heure, la nuit tombée, alors les gargottes réchauffaient les estomacs du peuple épuisé par une longue journée de labeur, la seule vie vraiment perceptible semblait venir du château. C'était le fief de toute la noblesse Heditienne. Certains affirmaient que c'était parce que la place n'y manquait pas et que la crainte d'une attaque naine en cas de guerre retenait ces jolis seigneurs de faire construire des villas en dehors des murs. D'autres pensaient que c'était surtout parce que cela était plus pratique par rapport aux ripailles quotidiennes qui s'y tenait, et que ces damoiseaux et damoiselles avaient appris à apprécier le fait de vivre aux crochets de leur seigneur. En général, ces derniers ne pensaient pas tout haut.

Des patrouilles de gardes sillonnaient la ville bruissante des murmures de l'eau suintant sur la surface froide des murs de pierre à cause du brouillard épais et condensé. On entendait le son lointain de la mer, qui se brisaient sur les falaises un peu plus au Nord, et qui venait lécher les jetées du port. Le claquement cadencé des bottes ferrées sur le pavé résonnait comme des coups de marteaux dans une forge glaciale. Les soldats chargés de cette besogne ingrate (alors qu'ils auraient pu être à la caserne et jouer aux cartes autour d'une bouteille de rhum...) avaient un air aussi sinistre que les rues dans lesquelles ils patrouillaient. Frigorifiés, ils avaient hâte de rentrer aux bercailles. Ce n'était cependant pas pour autant qu'ils n'étaient pas attentifs. Les forces armées d'Heditia étaient réputées pour leur discipline toute spartiate, et leur tendance à défendre de manière féroce leur cité, et même en temps de paix, ces braves restaient prêts à réagir.

Le seigneur d'Heditia n'était pas homme à laisser ses troupes s'amollirent dans la douce et malsaine langueur de la paix. Ce qui était bon pour sa cour, ne l'était pas pour ses soldats. Et cette certitude pour lui s'était renforcée trois ans plus tôt, alors que les nains avaient faillis rompre leurs traités de paix pour venir venger certains de leurs camarades qu'ils prétendaient assassinés. Depuis ce jour, le souverain de la cité, en plus de visites diplomatiques régulières dans les mines les plus proches, dans les montagnes, entretenait avec un soin tout particulier ses défenses et la sécurité de son territoire.

Mais les patrouilles avaient beau être vigilantes et entraînées, aucun des gardes ne vit la silhouette sombre qui avançait lentement mais sûrement vers les fenêtres vivement éclairées de la citadelle, d'où s'échappaient de la musique et des éclats de rire. Avec un régularité de métronome, de petits nuages blancs s'échappaient du capuchon noir rabaissé, et se dissipaient comme de lamentables spectres se noyant dans la réalité du monde des vivants, la bouche grande ouverte en une lamentation muette et interrompue. L'homme gagna le palais en parvenant à éviter tous les gardes. Il faisait cela avec une tranquillité et une facilité apparentes plutôt déconcertantes, comme si cela eût été normal, commun, inné. Sa démarche lente paraissait parfois laborieuse, et malgré l'obscurité et ses efforts pour se maintenir droit, son échine ployait, ses pas hésitaient sur certains pavés. Mais sa respiration restait égale, presque mélodieuse.

Il atteignit bientôt l'enceinte du fort. Devant la poterne nord, un garde faisait le pied de grue, tentant désespérément de réchauffer ses doigts gourds en soufflant dessus. Sa cotte de maille brillait sous la lumière des torches. L'inconnu en noir s'arrêta à la limite des ombres de la ruelle où il se trouvait, prenant le temps d'observer l'homme en faction. Ce dernier ne remarqua pas les langues d'obscurité qui semblait se tendre vers lui, léchant les contours mouvants de son ombre, effleurant ses semelles usées. De l'autre côté de la rue, l'étranger constata avec un certain soulagement que la chance semblait lui sourire encore. Après le voyage qu'il venait de faire, il n'aurait pas eu la force de parlementer efficacement avec un soldat récalcitrant.

Il s'avança dans la lumière, sans plus chercher à se dissimuler, et s'approcha du gardien de la porte, qui, l'entendant arriver, se tourna dans sa direction, une main sur la garde de son épée et l'air peu engageant. 

- Que veux-tu, vaurien? Si tu viens pour mendier, ce n'est pas le moment, la fête bat son plein et personne n'a le temps de s'occuper de toi. Si tu veux à manger, repasse un peu avant l'aube, quand ce sera fini, il y aura bien quelqu'un pour te donner quelques restes. En attendant, file! Je ne veux pas te voir traîner dans le coin, ça fait désordre! Si les seigneurs te voient, tu passeras un sal quart d'heure!

- Je ne suis pas un miséreux qui vient chercher pitance, je suis un voyageur qui revient de loin, et qui aimerait être reçu par une vieille amie.

Le garde ne s'attendait pas le moins du monde à une réponse, et sa surprise fut grande d'entendre ce ton assuré, calme, doux, presque indolent, indifférent. Sa bouche s'ouvrit, puis se referma sans un mot. En vérité, il ne savait pas trop ce qu'il devait faire. Et si c'était un fou furieux, ou un fou tout court? Mais la sentinelle, comme l'autre l'avait senti, était du genre à céder vite.

- Bon... Très bien... Je vais voir ce que je peux faire. Qui demandez-vous... messire?

- Faites mander la Dame Ariell de ma part s'il vous plaît.

Sans insister pour savoir justement de la part de qui il allait faire chercher la demoiselle en question, le soldat toqua à la porte, qui s'ouvrit, et il souffla quelques mots de l'autre côté. Un silence de plomb s'établit. Sans savoir vraiment pourquoi, cet homme le mettait mal à l'aise, même s'il paraissait épuisé et bien frêle sous son ample manteau de voyage.

La Dame Ariell était en train d'adresser son sourire le plus innocent à un conte du Ringthang de passage à Heditia pour affaire, quand un domestique vint l'avertir qu'on la demandait. Ariell était noble de par son sang, une petite noblesse sans importance, et qui seule ne suffisait pas à la propulser dans les plus hautes sphères de la facilité et de l'oisiveté. Si elle pouvait se permettre de vivre sans compensation au palais, c'était uniquement parce que sa soeur s'était mariée avec le frère de Seigneur de la ville. Elle occupait donc son temps en bénissant son aînée, et en profitant de l'or qui apparaissait tout seul dans ses coffres. Ariell était jeune et jolie. Elle aimait l'aisance de cette vie dénuée d'obstacle. Une jeune noble apparemment tout ce qu'il y avait de plus ingénue et dissolue. En réalité, la damoiselle était beaucoup plus maligne qu'on ne pouvait le penser aux premiers abords. Cette liberté de mouvement, sans toute les manigances qu'elle avait entreprises jusque là, n'aurait probablement pas duré longtemps. Elle s'était faite une place de choix à la cour d'Heditia, qui sans être en vue, avait son importance. Elle était de ceux qui savaient tout ce qui se passait, avec qui et pourquoi, et qui savait vendre leur langue. Une gentille vipère moins intelligente qu'elle ne l'admettait, mais plus que ce que les gens pensaient.

- Peut-on savoir qui vient m'importuner à une heure pareille pendant la fête en l'honneur de Monseigneur Tidras?

Son ton, voulu cassant, était amolli par les vapeurs d'alcool. Cependant, son regard noisette restait vif, et le coup d'oeil excédé que reçu le serviteur motiva efficacement ce dernier pour masquer sa propre irritation vis à vis de cette noble à l'existence dissolue et inutile qu'il avait très envie d'étrangler.

- Un étranger à la poterne du Nord, Dame Ariell. Il dit qu'il vient de loin, et qu'il veut vous voir. Il n'a pas dit son nom.

S'excusant auprès de son interlocuteur qui la regarda s'éloigner avec un regard déçu et plein d'envie, la jeune femme se mit en route à la suite du domestique. Ce n'était pas rare que des contacts à elle viennent la faire chercher, usant de divers prétextes pour pouvoir la rencontrer loin des oreilles indiscrètes. Elle était en l'occurrence sur une affaire importante, à propos de l'arrivée hypothétique d'un prince de tribu elfe en vue d'accords commerciaux. Cette fois-ci, c'était son beau-frère, le Seigneur Izmark lui-même, qui l'avait chargée de se renseigner sous le manteau. Les commerçants ne sont pas des gens fiables, ils fallaient s'en méfier comme de la peste, ils étaient capables de prendre ce genre de décisions sans en informer quiconque. Et s'il y avait bénéfice, il voulait en être. Et Ariell aurait bien évidemment sa part.

Cependant, il ne lui sembla pas reconnaître l'homme en manteau de voyage. Quand elle passa la porte, l'air froid lui mordit la poitrine, largement laissée découverte par sa robe jaune et rouge au balcon de flanelle - un cadeau du seigneur Tidras pour la remercier de l'avoir guider en ville lors de son arrivée. Frissonnante, elle resserra les pans de son châle autour de ses épaules dénudées, fronçant les sourcils. Non, décidément, cet homme ne lui disait rien, il avait juste l'air d'un illuminé transi de froid et à moitié mort de fatigue. Tout en repoussant d'une main distraite une mèche de cheveux châtain qui lui tombait devant les yeux, elle interrogea, plutôt mécontente :

- Peut-on savoir ce que vous voulez en pleine nuit à une dame de la cour, monsieur?

- Je vois que tu as embelli, Ariell...

Même si la voix était rauque, ce ton, à la fois sage et admiratif mais où sourdait une insulte insaisissable, moqueuse et acide, ce ton inimitable, lui assura que ce n'était point un parfait étranger. Seulement sa mémoire refusa catégoriquement de remettre un nom ou un visage sur cette impression qui tambourinait à la porte de ses souvenirs. Après une légère hésitation, elle ne put s'empêcher de poser la question qui commençait à lui brûler les lèvres :

- Qui êtes-vous?

Il y eut un instant d'immobilité et de silence. Puis l'inconnu qui n'en était pas un ôta lentement son capuchon. Elle plaqua une main sur sa bouche, se tenant le coeur de l'autre, les yeux arrondis de surprise, réprimant un cri. Il lui sourit, où plutôt, ses lèvres s'étirèrent en une douloureuse grimace. Le froid avait gercé tout son délicat visage, rougi par le blizzard, mais on le reconnaissait toujours, malgré les avaries causées par le voyage et son obstination à avancer malgré le temps impitoyable. Et sa prestance, malgré l'immense fatigue, restait inchangée, et semblait même s'être magnifiée depuis leur dernière rencontre.

- Pourrais-tu m'offrir l'hospitalité pour une nuit au moins? Je ne me sens pas capable de faire un pas de plus dans cette nuit glaciale. Bien sûr, si tu n'as pas la place pour un ancien ami sans le sou, je peux bien dormir aux écuries, je comprends que tu es sûrement trop haut placé maintenant pour accueillir n'importe qui, je ne demande qu'un endroit au chaud pour dormir...

- Ki... Kiro...

L'effarement de la jeune femme se changea bien vite en une hâte confuse. Intérieurement, il eût un de ses vrais sourires qui lui réchauffaient l'âme. Un sourire satisfait et mauvais, qui détonnait beaucoup avec l'expression d'épuisement et d'amabilité froide qu'éclairaient les torches.
Ariell commença à donner des directives pour qu'on s'occupât de son invité. Comment avait-il pu croire un seul instant qu'elle le laisserait dormir dehors?!
Elle ne pouvait pas le savoir, mais il ne l'avait pas même envisagé un seul instant...
_________________
" Tout homme qui n'accepte pas les conditions de la vie, vend son âme " C. Baudelaire.
Je jette la mienne, ce sera plus simple. Personne ne tirera plus les ficelles. Un cauchemar libre est infiniment plus sombre... et j'ai soif de ténèbres...


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MessagePosté le: Sam 15 Mai - 23:12 (2010)    Sujet du message: Publicité

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Humain

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MessagePosté le: Lun 24 Mai - 18:36 (2010)    Sujet du message: Vuelta, le Retour Répondre en citant

Un soleil franc mais encore pâle se déversait entre les toits de la ruelle. Les rayons dorés réchauffaient l'air, caressaient doucement le mur encore imbibé d'hiver, avec cette fébrilité toute printanière des premiers beaux jours. Le jeune homme, adossé à la pierre sombre, contemplait, l'air rêveur mais froid, la tache floue de la lumière en face de lui. Il attendait. Il avait rendez-vous avec un homme. Ce dernier n'était pas en retard, c'était lui qui était en avance. Il aimait avoir toujours un coup d'avance, et puis cela lui laissait du temps pour réfléchir. Et pour des raisons plus triviales, partir tôt lui permettait d'éviter d'avoir à donner des explications. Il avait donc quitter la chambre sans un bruit, laissant seule sa compagne endormie, tout en sachant cependant qu'à son retour, elle ne manquerait pas cette fois-ci de lui poser des questions.

Cela faisait désormais un mois qu'il était à Heditia, environ quinze jours qu'ils partageaient de nouveau la même couche, et il l'avait déjà abandonnée un certain nombre de fois sans donner la moindre explications ni la moindre excuse. Il sentait que la patience de sa petite aristocrate était presque épuisée. Elle dissimulait très mal son impatience. Il la trouvait médiocre. D'ailleurs, il se demandait comment une petite dinde insignifiante comme elle avait pu acquérir tant d'influence dans cette minable cité. Il trouvait Heditia mal dégrossie, dénuée de charme. Izmark avait beau être intelligent et un seigneur à la poigne de fer, il était entouré d'incapables. Et de ce fait, il était évident que toutes les possibilités de gloire de la cité étaient réduite à néant. Lui-même avait préféré avancer seul plutôt que mal accompagné, et il s'en félicitait presque en permanence.

Suivant des yeux une poussière étincelante qui dérivait dans le flot solaire, il repensa à la facilité avec laquelle il l'avait reprise. Il avait suffi d'attendre que ses blessures commencent à se résorber, lui rendant un peu de sa beauté, d'un regard, d'une caresse... et ç'avait été fait. C'en était presque ennuyeux. En d'autres circonstances, cela l'aurait tellement peu diverti qu'il serait parti sur le champ. Mais il n'était pas encore tout à fait guéri, il avait besoin de repos... Et puis pour l'instant, cette docilité et cette naïveté lui convenait parfaitement. Après tout, il pouvait bien s'accorder un retour tout en douceur, cela faisait tout de même trois années qu'il vivait loin du monde corrompu des hommes, il lui fallait un temps d'adaptation avant de retrouver toute son aisance. S'il devait faire des erreurs, il préférait les faire avec elle plutôt qu'avec sa prochaine étape. D'ailleurs, il n'allait guère s'attarder beaucoup plus longtemps à Heditia. En effet, la jeune femme avait été suffisamment bavarde, il avait trouvé une tâche à accomplir. Ensuite il pourrait partir. Mais tout de même, cela avait été si facile...

******
- Dis Kiro, où étais-tu vraiment tout ce temps?

Lovée contre lui, elle avait levé vers son visage ses yeux noisettes où ne se trouvait ni méfiance ni peur. Ce manque de défiance lui facilitait grandement la tâche. Même si elle ne s'en rendait pas totalement compte, il la tenait entre ses mains comme un petit animal pris au piège. Sans réelle raison, elle nourrissait pour lui une ferveur, une fascination profonde, qui s'était enflammée avec la même ardeur que trois années plus tôt. Peut-être était-ce parce qu'il était l'aboutissement de quelque chose qui chez elle n'avait pas dépassé le stade d'embryon, restait lattant, inachevé. Avec un sourire étrange entre crispation et tendresse, il répondit d'une voix douce :

- Je t'ai déjà dit où j'étais, Mirë.

Mirë. Cela signifiait "joyaux". Ariell ne put s'empêcher de rougir de plaisir. Mais, quand même... le Ringbar... elle avait du mal à y croire. Qui pouvait bien survivre aussi longtemps dans ces étendues gelées et maudites? Passant un doigt distrait sur une longue entaille en voie de guérison sur le torse pâle de son amant, elle reposa sa tête contre lui. Vu l'état dans lequel il était arrivé, il devait cependant dire vrai. Mais fallait-il être fou!!!
Sans cesse il l'appelait par des surnoms, souvent dans des dialectes elfes qu'elle ne saisissait pas le moins du monde. Parce qu'elle lui avait tout d'abord posé des questions à chaque fois, elle en connaissait désormais quelques uns. Joyaux, étoile, lumière du jour, cadeau du ciel... Chaque fois elle se délectait de ces paroles. Elle en était venu à ne plus demander la signification de ces mots, préférant en imaginer elle-même le sens. Si elle avait su...

- Il me semblait que tu mentais...

La pressant contre lui, il répondit avec une sincérité troublante :

- Moi, à toi, Athrannah? Jamais, voyons...

Il se mit à jouer avec une mèches de ses cheveux soyeux, tandis que satisfaite elle s'abandonnait tout à fait à son étreinte.

- Mais toi, dis-moi, tu as bien du en aimer d'autres durant tout ce temps?

Il n'y avait aucune colère dans sa voix, tout juste un vague relent de reproche. Elle ne s'en sentit que plus petite et plus honteuse. Soudain fébrile, elle devint hésitante. Se délectant intérieurement de cette culpabilité, il l'écouta en silence, savourant le contact nerveux de ses ongles jouant sur sa poitrine.

- Il... Il faut me comprendre, je... Tu n'était qu'un inconnu au fond et puis tu semblais ne jamais devoir revenir alors... Oh et puis ce n'est pas comme si je n'avais pas un certain rang, je ne suis pas une fille des rues! Je me suis surtout concentrée sur l'agrandissement de mon cercle d'influence et sur mon intégration à la cour...

- En faisant les yeux doux à de jeunes seigneurs émoustillés...

Tout en parlant, il fit glisser sur elle sa main fine, à la fois intime et intruse, où se détachait encore la balafre rouge d'une coupure, la touchant de telle sorte qu'elle ne put répondre, se mordant la lèvre. De son autre bras il l'enserra et la tira sur lui. Tentant de contrôler son souffle, elle parvint malgré tout à poursuivre, bien qu'un peu déconcentrée :

- Pour qui me prends-tu? Je ne m'abaisse pas à ça! J'ai de l'influence maintenant... Je travaille même pour le seigneur Izmark lui-même!

Le regard qu'il lui lança la fit frissonner tout en lui donnant une forte envie de le gifler.

- Oh... En allant accueillir les étrangers pour les convaincre d'investir?

Elle s'empourpra, mais d'indignation cette fois-ci. Pour qui la prenait-il à la fin?! Elle tenta de se détacher de lui, mais il la retint fermement. Son sourire devint franchement provoquant.

- Et pourquoi le seigneur Izmark aurait-il besoin de toi, Valda?

Valda, "ma chère". Elle connaissait ce mot. Mais l'ironie mordante qu'il contenait ne lui avait pas échappé. Elle n'était pas non plus stupide. Elle se raidit sous l'injure, le regard noir, la lèvre hautaine, essayant toujours de se dégager de son étreinte. Le jeune homme parut soudain se radoucir, un soupçon de culpabilité dans le regard.

- Oh, excuse-moi Mirë... Mais tu sais, cela fait trois ans que je suis loin de toutes ces mondanités et de ces choses que toi tu manies désormais avec naturel, je ne comprends pas très bien... Explique-moi je t'en prie. Excuse-moi, Tuilerë...

Tuilerë... Jour de printemps...

- Hmmm... Très bien. Par exemple, un prince elfe doit arriver bientôt, et Izmark m'a chargée de faire ce qu'il faut pour que la guilde des marchands de la ville ne fasse pas cavalier seul, et pour que nous tirions tout le bénéfice possible de cette visite. C'est bon tu comprends? Ou tu comptes continuer à m'insulter à tort et à travers? De toute façon je vais devoir partir.

Il lui saisit les poignets, et tout en collant sa bouche contre la sienne, il la renversa sur le côté et se plaça au-dessus d'elle, ne prêtant aucune attention à ses maigres protestations.

- ... Je comprends. Mais tu sais bien que ces histoires de politique m'ennuient, Meala... Reste encore un peu, tu ne peux pas partir avant que je me sois fait pardonner. Et tu verras qu'après, même ton elfe pourra attendre...

Meala. Un terme sans traduction exact qui désignait à la fois la notion de souillure et celle de plaisir. Il aimait les nuances de la langue elfe...

******

Le bruit de pas s'approchant le tira de ses souvenirs. Il se détourna du spectacle du halo de soleil et se tourna vers l'homme qui venait d'arriver.

- C'est vous?

- Celui qui cherche un assassin de la Guilde de Tuluial? Oui. Vous, qui êtes-vous?

- Quelqu'un que vous cherchez apparemment. Ce serait pour quoi?

- Une élimination dissimulée. Dites-moi, vous et vos semblables êtes de plus en plus difficiles à trouver, je me trompe?

- Nous vivons une époque troublée monseigneur, et il ne fait pas bon être un elfe, même dans les cités neutres. Encore moins un individu entraîné par la Guilde des assassins. Pourriez-vous être plus précis?

L'assassin ôta sa capuche, dévoilant ses traits déliés et ses oreilles en pointes.

- Quelqu'un d'important va arriver dans quelques jours au port, un elfe. Il faudrait le tuer à distance. Avec uniquement du matériel humain, si vous voyez ce que je veux dire...

L'autre fronça les sourcils.

- Vous me semblez bien assuré pour votre âge, jeune homme...

L'éphèbe à la longue chevelure de jais eut un sourire en coin, et son regard bleu auquel la lumière distante octroyait des reflets entre gris et vert sembla se poser sur un autre monde tandis qu'il se perdait de nouveau dans ses pensées, l'espace d'un instant.

- Ce n'est pas tant le nombre de printemps qui compte, mais plutôt ce que l'on a vécu et comment on l'a vécu, non? Vous êtes bien placé pour le savoir : à la Guilde, les jeunes recrues apprennent très tôt le don de la mort, à un âge où un apprenti mage commence à peine à envisager les possibilités que lui offre son pouvoir...

- C'est juste... Mais ça fait bien longtemps que je n'ai plus rien à voir avec la Guilde, sauf pour ce qui est de la procédure et de l'enseignement.

- Oh... alors vous n'êtes pas un de leurs agents?

- Non, ça pose problème?

- Au contraire...

- Bien, revoyons-nous dans deux jours. J'apporterai un contrat.

- Votre prix sera le mien.

- Il sera raisonnable.

- Pour un renégat, j'imagine...

Et sur ce, il fit volte-face et s'éloigna d'un pas tranquille. Il avait eu beaucoup de chance de tomber sur un membre défaillant du système. La perspective que la Guilde sache si tôt qu'il était de retour ne l'enchantait pas du tout. Mais désormais il allait pouvoir envisager les choses sous un autre angle. Cependant, pour le moment il fallait qu'il réfléchisse à la façon dont il allait se débarrasser d'Ariell. Elle allait vite devenir encombrante, notamment à partir du moment où elle allait demander pourquoi il se servait dans ses bijoux précieux. Il n'avait aucun autre moyen de se procurer de quoi payer. Ce n'était de toute manière pas une très grosse perte. Il avait repris suffisamment de force, il s'était assez amusé, maintenant il devait continuer son chemin. Il avait un rendez-vous très important. Et il était hors de question de perdre du temps, en dehors de ce qui était de semer un délectable chaos.
* Quelle écoeurante naïveté que la tienne, Athrannah...*
Athrannah. Celle qui a été dupée. Celle qui s'est trompée.
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Imriel
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MessagePosté le: Mer 4 Aoû - 13:27 (2010)    Sujet du message: Vuelta, le Retour Répondre en citant

La peur s'était répandu sur son visage comme une tache de sang blanche, s'écoulant de ses yeux en même temps que ses larmes d'horreur, caressant sa peau, imprégnant sa bouche, rayonnant dans son regard. Son corps tremblait des pieds à la tête. Un gémissement terrifié s'échappait d'entre ses dents qui claquaient. L'espace d'un instant, il la trouva tellement laide qu'il se demanda comment il avait pu s'abaisser à toucher un être aussi répugnant.

Derrière elle, il pouvait apercevoir le sol, très loin en dessous. Quelques rares silhouettes s'attardaient encore à cette heure tardive. Et personne n'aurait pu remarquer ce qui se passait au-dessus, tout là-haut entre les créneaux de la tour. Décidant de lui faire profiter de cette agréable réalité, il l'empoigna de nouveau par les cheveux et la retourna, la mettant face au vide. Il sentit son hurlement silencieux. Autour, le vent sifflait violemment, comme pour abattre cette construction humaine qui empiétait sur son domaine et blessait son orgueil.

Il la contrôlait, elle était en son pouvoir, il savait qu'elle ne pouvait plus crier tant qu'il ne relâchait pas sa prise. Agitée de soubresauts, elle se remit à sangloter.

- Pourquoi pleures-tu, Ariell?



Il la retourna de nouveau vers lui, l'extirpa d'entre les deux créneaux, et la plaqua contre la pierre froide et humide. Sa voix avait été douce, apaisante. Il relâcha un peu l'étreinte de ténèbres qui la camisolait. Elle se mit à pleurer de plus belle, sans force, uniquement tenue debout par les bras fins et impitoyables du jeune homme.

- Ne t'inquiète pas, je vais te délivrer vite, Nessa.

Ariell ne perçut pas le froid qui s'était installé dans sa voix. Elle eut un hoquet et, cessant de détourner désespérément les yeux, posa sur lui un regard où l'on sentait roder la folie issue de la terreur. Il eut un sourire mielleux et odieux, et qui, se rendit-elle compte un peu tard, était horriblement semblable à tous ceux qu'il lui avait adressés jusque là. Elle avait été aveugle, maintenant, elle allait le payer. Un être aussi pathétique ne valait pas la peine qu'on s'y attarde si longtemps, elle avait déjà eu beaucoup de chance. Elle dut voir venir sa mort dans les yeux brillants de son amant, car elle poussa un nouveau gémissement d'animal acculé. Un liquide chaud se mit à ruisseler entre ses jambes.

L'expression du jeune homme acheva de changer. Son regard était dur, sa mâchoire crispée, sa lèvre méprisante.

- ... Tu ne mérites pas que je te garde plus longtemps en vie. Estime-toi heureuse, je n'ai eu ni le temps ni les moyens de te faire connaître la douleur que tu mérites.



Sa bouche, aussi glacée que sa voix, imposa un dernier inique baiser à sa victime. Ariell essaya de se débattre, tentant de le mordre, de le griffer. Mais elle sentait sa force lui échapper. Le désespoir, prédateur alangui par sa peur, se répandit jusqu'au plus profond d'elle-même. Puis, plus horrible encore, ce fut sa peur elle-même qu'elle sentit lui échapper. Ses yeux plein de larmes s'agrandirent encore sous l'effet de l'épouvante.

Puis la magie finit son office. Il retira son visage désormais souillé des larmes de sa proie. Il caressa la joue humide de la jeune femme, effleura encore ses lèvres. Même s'il était satisfait de débarrasser le monde d'une telle vermine, il regrettait tout de même de se priver du plaisir de son joli corps. Elle se tenait devant lui, immobile et souillée, attendant quelque chose qu'elle était seule à connaître. Il la contempla un instant puis sourit, moqueur. L'être humain, et les femmes en particulier, était si fragile et si facile à briser...

Il tendit un bras, désignant l'espace entre les créneaux, inclinant le buste en une légère révérence.

- Après vous, ma dame.



Puis il se redressa, la saisit par la taille et la plaça devant l'ouverture. Elle se laissa faire, l'air absent, observant avec indifférence la cour en contrebas. Debout derrière elle, il posa ses fines mains blanches sur ses hanches, posa sa tête pâle sur son épaule dénudée.

- Je ne m'appelle pas Kiro, Nessa.



Nessa. A la fois la jeunesse et le deuil. Toujours avec le même sourire vainqueur et retenu, il déposa un ultime baiser dans le cou de la jeune femme. Puis il la souleva de nouveau par la taille et la déposa sur la bordure.

- Permettez.

Elle tourna son visage éteint vers lui, comme en attente d'une indication. Il inclina la tête sur le côté, ses yeux semblant rire d'un éclat glacé.

- Après vous...

En bas, des cris se firent entendre. On venait de la voir. Elle fit un pas en avant... et bascula.
Une bonne chose était faite. Maintenant il pouvait partir sans devoir s'inquiéter. Elle ne l'avait pas présenté à la cour d'Izmark, et le personnel ne dirait rien. Il pouvait continuer sa route. Sa prochaine destination était la ville portuaire Ikaria.
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Je jette la mienne, ce sera plus simple. Personne ne tirera plus les ficelles. Un cauchemar libre est infiniment plus sombre... et j'ai soif de ténèbres...


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MessagePosté le: Aujourd’hui à 21:01 (2018)    Sujet du message: Vuelta, le Retour

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